Pieter Elbers quitte KLM. Bonne ou mauvaise nouvelle ?

Pieter Elbers, le Président du Directoire et Directeur Général de KLM en poste depuis 2014 n’effectuera pas de troisième mandat à la tête de la compagnie néerlandaise. Une nouvelle qui pourra en soulager certains tant il a incarné les tensions qui existent entre Air France et KLM mais qui ne résoudra pas tous les problèmes de la compagnie, loin de là.

Elbers “accompagné” vers la sortie ?

Une chose est certaine, le Conseil de Surveillance de KLM a décidé que Pieter Elbers ne ferait pas de 3e mandat, décision ensuite approuvée par le conseil d’administration du groupe Air France-KLM. Il quittera donc ses fonctions à la fin de son second mandat (mai 2023) voire avant si un successeur est trouvé rapidement.

Ensuite selon les sources la décision a soit été “prise en commun” avec Elbers soit même prise à l’initatiative de ce dernier.

A-t-il décidé de partir de lui même par fatigue ou un jeu politique a amené KLM à lui proposer cette sortie voire l’a convaincu lui-même que poursuivre était vain ? On ne le saura jamais, mais comme nous allons le voir cela ne fera pas que des malheureux au niveau du groupe voire au niveau d’Air France.

Le protecteur des intérêt néerlandais

Car Pieter Elbers sera à coup sûr regretté côté néerlandais. On retiendra, là bas, deux choses à l’actif de son bilan.

La première est d’avoir fait de KLM une compagnie économiquement performante ou, pour être exact, le bon élève du groupe Air France-KLM. Parfois seule à faire des bénéfices lorsqu’Air France accumulait les pertes, première à repasser dans le vert pendant la crise du COVID. Un état de fait qui a permis de perpétuer, aux Pays-Bas, l’image d’une KLM rigoureuse, performante et “business driven” face à une Air France peinant à prendre des décisions radicales, engluée dans le jeu politique et syndicale, dispendieuse. Ce qui rappèle un peu l’opposition entre les frugaux et les autres lors de la négociation du plan de relance européen mais c’est un autre sujet.

La seconde est d’avoir préservé de haute lutte l’indépendance de KLM au sein du groupe Air France-KLM. Pour les raisons évoquées plus haut, KLM n’a jamais apprécié de se faire dicter sa loi par un Air France peu crédible à ses yeux, ce qui se traduisait de multiples manières. Je ne parlerai même pas ici du “manque de confraternité” relevé à maintes reprises par les navigants Air France mais, par exemple, le refus du cash-pooling (KLM ne partageait pas ses bénéfices au sein du groupe), la “montée sauvage” des Pays-Bas, au capital d’Air France-KLM, ou encore le fait les prêts garantis par l’Etat Néerlandais pendant le COVID ne devaient servir qu’à KLM et pas à Air France-KLM, contrairement à ceux garantis par l’Etat français. Entre autres.

On voit bien là la convergence qui existait entre la vision des intérêts de la compagnie défendus à la fois par son président et par l’Etat, chacun dans son rôle.

Tout sauf un “team player”

Donc si on regarde le sujet par la lorgnette néerlandaise, Elbers à été un excellent Président à tout point de vue. La preuve, les 25 000 signatures réunies par une pétition lorsqu’il a été sur la sellette lors d’un changement de gouvernance.

Car si KLM et Elbers ont été les “bons élèves” ils y sont souvent arrivés en jouant contre le groupe ou contre Air France, empêchant nombre de synergies. Si KLM a tiré seule ce mariage bancal vers le haut, si on ne peut absoudre Air France de ses nombreux errements, il y a fort à parier que les deux compagnies auraient mieux fait individuellement et collectivement si elles l’avaient fait ensemble.

Ce qui nous ramène au vrai problème d’Air France-KLM : un mariage qui n’est qu’un mariage blanc, jamais consommé, où chacun fait chambre à part pour mieux se disputer à l’heure du petit déjeuner. Si on compare à ses concurrentes européennes que sont Lufthansa Group (Lusfthansa, Swiss, Brussels Airlines, Austrian…) ou IAG (British Airways, Iberia, Aer Lingus…) le niveau de synergie à l’intérieur du groupe n’a rien à voir. De quoi expliquer au moins en partie pourquoi, en 2019, Air-France KLM affichait 4% de marge (et 1% pour Air France) alors que ses concurrents IAG (British Airways) et Lufthansa étaient aux alentours de 8%.

Dès son arrivée Ben Smith a voulu remettre de l’ordre dans la maison et faire d’Air France-KLM un vrai groupe. Une des décisions les plus visibles en ce sens étant la première commande groupée d’appareils pour le renouvellement de son moyen courrier (auprès d’Airbus alors que KLM avait toujours favorisé Boeing pour son moyen courrier), les conséquences de cette volonté étant quant à elles les nombreuses frictions évoquées plus haut.

Elbers parti voici donc enfin Air France KLM prêt à voler avec deux moteurs poussant dans la même direction ?

Le remplacement de Elbers sera-t-il politique ?

Air France-KLM a mandaté un chasseur de têtes qui a désormais un an pour trouver un successeur à Elbers. Une garantie de voir arriver un nouveau président “Air France compatible”. Rien n’est moins sûr.

Elbers parti, ceux qui l’ont a un moment poussé, appuyé et d’une certaine manière lui ont donné sa lettre de mission implicite restent. A savoir l’Etat néerlandais en tant qu’actionnaire et, dans une certaine mesure, les salariés de KLM réfractaire à tout ce qui ressemble à une ingérence dans la gestion de leur compagnie et soucieux de la voir conserver son identité, sa culture et son indépendance au sein du groupe.

Avec près de 10% des actions d’Air France-KLM contre 29% à l’état français (l’état néerlandais a été “dilué” faute de n’avoir pas suivi la France dans la récente augmentation de capital du groupe), les Pays-Bas pèseront sûrement moins dans le choix du successeur d’Elbers mais on les voit mal laisser mettre en place un président qui bradera la sacro-sainte indépendance de KLM. Et on sait que quand les Etats entrent en jeu, leur poids dans les couloirs n’est que rarement proportionnel à celui qu’ils ont au capital.

Quid des autres actionnaires ? Delta et China Eastern en tête ? Eux voudront à coup sûr une solution qui favorise les synergies.

Si le choix du successeur de Pieter Elbers n’était qu’une histoire de compétences et de business le futur semblerait dégagé. Mais on peut craindre que le choix ne soit également pour partie politique et se poser la question c’est déjà un peu avoir la réponse.

Quel choix pour Ben Smith ?

Quelles options s’offrent dès lors à Ben Smith, le Président d’Air France-KLM ?

Le prochain président de KLM sera à coup sûr quelqu’un qui connait l’aérien par cœur et est un pur produit du secteur. Une évidence ? Peut être dans le monde entier mais regardez la liste des présidents d’Air France et Air France KLM avant Ben Smith et c’est tout sauf évident.

Un néerlandais ? Ce serait un gage de bonne volonté donné à KLM mais avec le risque de se retrouver avec un Elbers bis, peut être un peu plus doux.

Un français ? Sûrement pas. A moins de vouloir faire d’un mariage raté un divorce réussi. Divorce avec le personnel assuré.

Un étranger ? Comme Ben Smith a sur trouver sa place chez Air France et Air France-KLM, peut être que confier les postes clé à des professionnels au dessus des querelles de clocher serait une bonne idée.

Si le départ d’Elbers sera certainement vécu comme un soulagement, la marge de manœuvre pour le remplacer sera faible. Et au delà des personnes tout dépendra de la volonté qu’auront ou non les deux Etats concernés de laisser les équipes de direction travailler en paix et des salariés des deux pays de former un groupe uni ou tout le monde tire dans le même sens. Et pour revenir au pêché originel, ce sera à Air France de monter qu’elle est un partenaire rigoureux plus préoccupé par le business que la politique (interne ou externe). Mais avec la nouvelle direction et Ben Smith…pour une fois on a envie d’y croire.

Il y a urgence pour Air France-KLM

Pour comprendre le vrai enjeu de cette nomination à long terme il faut remettre l’église au centre du village et le business au cœur d’Air France-KLM.

Le groupe doit se recapitaliser une voire deux fois dans les mois et années à venir. Le groupe doit se désendetter vite et prioritairement rembourser ses aides d’Etat : tant qu’il ne le fait pas il ne pourra participer à la consolidation du ciel européen ce qui peut lui coûter cher. Par exemple voir ITA succomber aux appels de Lufthansa.

Pour cela il lui faut restaurer des marges du niveau de ses concurrents, seul moyen de se donner les moyens de ses ambitions et rassurer les marchés sur sa bonne santé avant de faire appel à eux. Si Lufthansa a procédé ainsi pour solder ses “dettes COVID” par rapport à l’Etat Allemand et qu’Air France-KLM a demandé, elle, d’étaler ses remboursements, il y a bien une raison.

Pour cela il faut des synergies et pour avoir des synergies il faut des gens qui ont envie de travailler ensemble.

C’est aussi simple que cela.

Conclusion

Le départ de Pieter Elbers de KLM ouvre la voie à des relations plus apaisées entre Air France et KLM pourvu que le choix de son successeur ne perpétue pas les vieilles querelles, que chaque compagnie montre à l’autre qu’elle peut lui faire confiance et que tout le monde décide enfin de tirer dans le même sens.

C’est de la survie de groupe dont il est question.

Bertrand Duperrin
Bertrand Duperrinhttp://www.duperrin.com
Voyageur compulsif, présent dans la communauté #avgeek française depuis la fin des années 2000 et passionné de (longs) voyage depuis sa jeunesse, Bertrand Duperrin a cofondé Travel Guys avec Olivier Delestre en mars 2015. On peut le retrouver aussi aussi sur http://www.duperrin.com où il parle depuis plus de 10 ans de la transformation digitale des organisations, son métier quand il est au sol.
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