Non Lufthansa n’en a pas fini avec ses dettes COVID

Comme toutes les compagnies aériennes Lufthansa n’aurait pas pu survivre à la crise sanitaire sans des aides massives. Mais à la surprise générale elle a été une des premières à annoncer les avoir remboursé. Mais attention aux raccourcis faciles : la compagnie allemande n’est pas désendettée pour autant, loin de là.

Le plan de sauvetage de Lufthansa

Rappelons que le Groupe Lufthansa avait reçu 9 milliards d’aide dont 5,7 pour la seule Lufthansa, par le truchement du  « Germany’s Economic Stabilization Fund » (WSF) et de banques privées. Cela s’était accompagné d’une montée de l’Etat Allemande à hauteur de 20% dans le capital de la compagnie et la nomination de deux administrateurs de l’Etat au conseil d’administration de la compagnie. L’Etat s’est cependant engagé à ne pas intervenir dans la gestion de la compagnie.

Le WSF s’était de plus engagé à revendre ses parts en 2023.

Un sauvetage qui n’allait pas de soi. Privatisée depuis 1997 Lufthansa voyait d’un mauvais oeil que l’Etat s’immisce d’une manière ou d’une autre dans sa gestion, à tel point qu‘elle a failli refuser l’aide, d’autant plus que l’Europe demandait des contreparties à son avis exagérées.

Un sauvetage à notre avis mieux négocié que celui d’Air France mais nous en reparlerons plus loin.

Lufthansa rembourse les aides

Vu le contexte ça n’est pas sans surprise que nous avons appris en novembre dernier que la compagnie allemande avait remboursé l’intégralité des aides perçues.

Il n’y a pas de recette magique : la compagnie allemande y est parvenue car elle n’a utilisé qu’une partie de l’aide (un peu moins de 4 milliards), qu’elle a levé 1,5 milliards sur les marchés et procédé à une augmentation de capital de 2,2 milliards, que son activité a bien redémarré, et qu’elle a su réduire drastiquement ses coûts.

Pour le détail selon nos informations :

  • Augmentation de capital de 2,2 milliards : ce sont des actions créées à l’occasion et achetées par des investisseurs privés.
  • Emprunt de 1,5 milliards (principalement des obligations) sur les marchés auprès d’investisseurs privé.
  • 0,1 milliard d’euros venant de ses propres caisses.

Et voilà comment les 3,8 Mds utilisés sur les 9 octroyés ont été remboursés.

Mais alors que certains ont fait à cette occasion de Lufthansa une compagnie exemplaire, à l’opposé de celles qui ne sont pas en capacité de rembourser et ne le seront pas avant longtemps, comme Air France par exemple.

Mais un tel raisonnement est un peu simpliste : Lufthansa ne s’est pas désendettée, elle préfère juste devoir de l’argent aux marchés qu’à l’Etat. Ou en tout cas elle ne s’est désendettée que partiellement : seules les obligations sont considérées comme de la dette à l’inverse de l’augmentation de capital.

Lufthansa a les mains libres

Cela change deux choses.

La première c’est que cela correspond plus à la philosophie de gestion de la compagnie. Rappelons les propos du PDG Cartsen Spohr à l’époque : “Lufthansa a connu les trois meilleures années de son histoire d’entreprise. Si elle veut réussir à l’avenir, elle doit continuer de pouvoir façonner son sort de manière entrepreneuriale“.

La seconde c’est qu’elle a enfin les mains libres. Non seulement le WSF va vendre ses parts d’ici 2023 voire avant, maintenant que sa présence n’a plus de raison d’être, les administrateurs de l’Etat vont quitter son CA et, surtout, elle va pouvoir si elle le désire investir dans d’autres compagnies.

Rappelons que Lufthansa s’était vu interdire, comme Air France, d’investir dans une autre compagnie tant qu’elle n’avait pas remboursé les aides publiques. Aujourd’hui elle peut, si elle le désire, participer à la nécessaire consolidation du secteur et jouer la carte des prises de participations.

C’est un avantage majeur. Ou plutôt un vrai handicap pour la seule compagnie majeure qui traine encore ce boulet à savoir Air France KLM.

Et Air France KLM ?

En effet sur les trois grandes compagnies européennes, IAG (British Airways) a eu un prêt sans condition, Lufthansa s’est débarrassée des conditions qui lui ont été posée et, contrairement à Air France, aucune des deux ne s’est vue imposer d’objectifs écologiques.

Aujourd’hui ce qui est inquiétant par rapport à la situation d’Air France-KLM n’est pas tant l’endettement, Lufthansa étant visiblement endettée à une hauteur similaire, mais le fait d’être incapable de se sortir de ce prêt assorti de conditions environnementales que n’ont pas ses concurrentes (et aucun retour en arrière n’est possible sauf si l’Europe déclare l’interdiction des vols courts illégale), lui interdit le versement de dividendes et, surtout, les prises de participation. Un sujet pas neutre alors qu’on a évoqué il y a peu l’envie d’une prise de participation dans la nouvelle ITA en recherche de partenaires. Et ça n’est pas le fait de rejoindre Skyteam et de faire des accords avec Air France qui empêchera la compagnie Italienne de tomber dans les bras de Lufthansa si elle décidait d’arriver avec un beau chèque.

Aujourd’hui et comme on s’en doutait depuis le début Air France n’est pas en mesure de rembourser son prêt qu’elle a intégralement utilisé, contrairement à Lufthansa. Si 500 millions ont été remboursés en décembre le reste le sera en théorie en 2023, 2024 et 2025. L’Europe a donné son accord pour ce remboursement retardé.

Entre temps il faudra également que la compagnie se recapitalise une nouvelle fois sur les marchés car l’Etat a bien indiqué ne pas vouloir accroitre sa participation au capital de la compagnie.

Mais les marchés feront ils autant confiance à Air France pour se désendetter qu’ils le font à Lufthansa. Tout va se jouer là car alors que sa concurrente allemande peut souffler et regarder devant, Air France reste encore une grande malade.

Une grande malade qui n’a plus le doit de jouer un rôle dans un marché qui va se consolider et à terme c’est peut être son principal problème.

Image : Flotte Lufthansa de Markus Mainka via Shutterstock

Bertrand Duperrinhttp://www.duperrin.com
Voyageur compulsif, présent dans la communauté #avgeek française depuis la fin des années 2000 et passionné de (longs) voyage depuis sa jeunesse, Bertrand Duperrin a confondé Travel Guys avec Olivier Delestre en mars 2015. On peut le retrouver aussi aussi sur http://www.duperrin.com où il parle depuis plus de 10 ans de la transformation digitale des organisations, son métier quand il est au sol.
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