Air France a-t-elle conclu un pacte avec le diable ?

Les Etats français et néerlandais ont sauvé Air France et KLM comme l’ont fait dans des proportions différentes à peu près tous les états pour leurs compagnies nationales. Une happy-end conclue assez rapidement dès le début de la crise qui a permis de rassurer sur l’avenir de la compagnie en attendant, malheureusement, de connaitre l’impact de la crise sur un grand nombre d’emplois qui, eux, ne pourront être sauvés.

Passé ce “ouf” de soulagement on peut maintenant apprécier la situation avec un peu de recul. Et là les choses sont beaucoup moins roses qu’on a pu l’espérer. Le sauvetage d’Air France s’accompagne d’un certain nombre de contreparties qui prêtent à discussion ou au moins à explication.

Un sauvetage mais des contreparties

1°) Redevenir rentable.

2°) Supprimer ses vols de moins de 2h30 où elle est en concurrence avec le TGV.

3°) Devenir plus “verte”.

Conséquences directes :

1°) Air France va quasiment abandonner Orly, parfois en tentant de remplacer Hop! par Transavia, pour supprimer toutes ses liaisons non rentables.

2°) Les liaisons entre Orly et Bordeaux, Nantes et Lyon disparaissent, celles au départ de Roissy étant maintenues pour assurer les correspondances avec le long courrier.

3°) La compagnie va devoir investir dans une flotte plus “environnementalement” efficace.

4°) 7500 postes seront ainsi supprimés avec un minimum, promet-on de licenciements secs.

A cela on peut en ajouter une dernière non officielle mais prévisible : il est mécaniquement impossible qu’Air France rembourse ses prêts dans les délais impartis comme nous le disions ici, ce qui va conduire à une renationalisation partielle de la compagnie à moyen terme et ce d’autant plus qu’une recapitalisation est envisagée dès cet automne.

Un voyage au pays des bisounours

Si Air France ne nous emmènera plus à Bordeaux au moins peut on remercie Bruno Lemaire de nous permettre de faire un beau voyage au pays des bisounours.

Air France doit redevenir rentable ! Quelle belle blague. On ne connait qu’une seule entreprise de transports de personnes en France qui a fait de la non-rentabilité un mode de vie et elle s’appelle SNCF. Air France n’a pas toujours été bien gérée, loin de là, ses dirigeants n’ont pas toujours été inspirés, loin de là, ses syndicats ne l’ont pas toujours aidée, loin de là. Mais depuis 1994 et une recapitalisation de 20 milliards de francs (beaucoup de ceux qui ne cessent de mentionner ce chiffre oublient qu’en 1994 on était en francs et pas en euros, ce qui selon le calculateur de l’INSEE prenant en compte l’érosion monétaire due à l’inflation vaut 4,3 milliards d’euros d’aujourd’hui) Air France a fait sa vie seule sans demander un euro à l’état.

Elle n’a pas comme Ryanair vécu à coup de subventions des collectivités locales. Elle n’a pas comme elle aurait pu le faire transféré son siège à Amsterdam ce qui lui aurait fait économiser 1 milliard par an.

Le retour non pas seulement à la rentabilité mais à des marges au même niveau que ses concurrentes les plus performantes était sur la feuille de route de Ben Smith sans qu’on le lui impose et bien avant le COVID et aussi critique que nous soyons en général vis à vis des directions précédentes la route prise était bonne. Il n’y avait pas besoin d’une crise de démagogie de “Bruno les pouces verts” pour qu’une restructuration du réseau intérieur soit entamée. Sûrement pas dans de telles proportions et avec une telle violence mais sûrement avec plus d’intelligence.

Air France doit aussi devenir la compagnie la plus respectueuse de l’environnement de la planète. Je ne vois pas ce que cela veut dire concrètement à part un beau message encore une fois bien démagogique et un flou qui laisse la porte ouverte à toutes les aberrations. Mais là encore tout était déjà en cours. Le carburant est un facteur de coût majeur pour une compagnie aérienne à tel point que sa performance économique est intimement liée à sa performance énergétique donc écologique. Là encore avec l’arrivée des A350 et B787 en long courrier, des A220 en moyen courrier et le retrait programmé des A380 pour 2022 qui n’a été qu’accéléré par la crise, tout était déjà prévu. Et one ne peut pas dire que depuis 10 ans Air France n’est pas à la pointe sur le sujet de la responsabilité environnementale.

Idéalement il serait également bon qu’Air France préserve l’emploi. C’est sur qu’en étant contrainte de réduire la voilure et d’acheter des avions neufs en pleine crise, c’est la chose la plus facile à réaliser.

Ajoutons à cela l’impact sur l’attractivité des territoires que l’on mesurera au fil des mois et des années mais qui ne sont pas le sujet ici.

La faillite de l’état actionnaire

Chez Travelguys on a une position arrêtée sur les aides d’état à une entreprise, peu importe laquelle, peu importe son secteur.

Qu’une entreprise disparaisse par sa mauvaise gestion, en raison de mauvais choix, d’une mauvaise exécution est dommage mais l’état n’a pas à intervenir pour sauver quoi que ce soit.

Que tout une secteur ou une économie soit ravagée par un phénomène global dont il est une victime relève davantage de la force majeure et sort du cadre de l’aide spécifique pour aller vers une aide générale. C’est le cas ici et les aides accordées à Air France, KLM, Lufthansa, British Airways etc ne nous choquent pas. Nous n’aurions pas été non plus choqués que Ryanair et autres soient aidés de la même manière mais, pour ne prendre que ce cas, sachant que Ryanair est droguée aux subventions à longueur d’année il est logique qu’elle ne soit pas concernée car elle s’est servie à sa manière avant les autres.

Ce qui nous choque est l’irresponsabilité de l’actionnaire. Si vous investissez dans une boucherie ça n’est pas pour lui demander de faire la promotion du véganisme et si vous investissez chez Apple ça n’est pas pour lui demander de laisser davantage de la valeur du marché à Android.

C’est encore plus grave s’agissant d’argent public. L’investir dans une entreprise qu’on entrave au profit d’une concurrente droguée aux subventions et qui va se retrouver en situation de monopole c’est manquer de respect au contribuable. L’affaiblir en libérant assez de créneaux à Orly pour que Lufthansa, British Airways et d’autres s’en servent non pas pour faire du vol intérieur mais pour alimenter leur hubs au départ d’un aéroport plus facile d’accès pour les parisiens que Roissy (car c’est ce qui va arriver à terme) est exemplaire en terme de solidarité européenne mais un peu crétin quand même.

Ca n’est pas le principe de la contrepartie qui est douteux, c’est la nature des contreparties. Ca n’est pas le fond mais la forme : si l’Etat n’avait rien exigé on serait arrivé à peu près au même résultat mais d’une autre manière et avec un signal moins négatif envoyé à tout un secteur.

Mais quand on essaie de faire de l’économie en pleine période électorale, quand on réussit le tour de passe passe de transformer une crise sanitaire en une crise environnementale (les deux existent, c’est l’amalgame qui est tiré par les cheveux), on ajoute aux deux un surcroit de crise économique dont on se serait bien passé.

Ailleurs : aussi bons, moins cons

Je ne me souviens pas de choses similaires dans d’autres pays, que ce soit au Royaume-Uni, en Allemagne ou aux Etats-Unis. Oui Lufthansa a du lâcher quelques slots à Munich et Francfort. Forcément dommage mais vu sa position plus que dominante sur ses hubs cela peut se comprendre et il s’agissait d’une demande de l’Europe, pas du gouvernement. En attendant on continuera à faire Munich-Francfort en A321 sans que nos très écologistes voisins y trouvent quoi que ce soit à redire.

On doit sauver l’environnement, l’économie et les emplois. Sans discussion. Mais dans l’urgence il faut choisir et prioriser et là l’exception culturelle française a fait son œuvre.

L’Etat Allemand a même accepté de monter au capital sans droits de votes histoire de ne pas perturber la gestion de la compagnie. Etat sauveteur oui, mais qu’il reste à sa place quand il s’agit de gérer une entreprise. Chacun son job.

Et c’est d’ailleurs là la limite du système français. Jusqu’au bout Lufthansa a menacé de se mettre en “auto faillite” pour se protéger de ses créanciers et se réorganiser seule sans que l’Etat ait son mot à dire, quitte à convertir de la dette en actions pour ses créanciers. C’est un système similaire mis en place à la dernière minute qui a permis d’aider Norwegian. Aux USA il y a le chapter 11 si nécessaire. En France il manque un dispositif qui permette à une entreprise d’essayer de s’en sortir seule ou qui lui permette en tout cas d’avoir des arguments pour ne pas s’agenouiller devant un état qui n’a jamais su gérer une entreprise.

Les contreparties productives cela existe

Oui aux contreparties mais qu’elles servent à tous. Il y a pleins de choses que l’Etat aurait pu faire :

Laisser le marché faire le ménage dans les lignes d’Air France au lieu d’imposer des fermetures. On en serait arrivé au même résultat ou presque mais avec un trauma moindre et la possibilité d’un retour en arrière si cela devait être rendu possible ou nécessaire un jour.

Une obligation de préserver l’emploi avant tout quitte à le financer. Après tout entre le chômage partiel et pôle emploi cela reste de l’argent public, tout est juste histoire de jeux comptables.

• L’obligation d’accélérer le rajeunissement de la flotte quitte à obliger à ne prendre que du Airbus et quitte à remettre au pot. Il y a des slots de production libres chez Airbus et si toutes les compagnies européennes “aidées” et dont les états sont parties-prenantes au programme européen avaient décidé (comme Air Baltic) d’accélérer tout ou partie de leurs livraisons d’avions “efficaces” pour mettre les anciens à la retraite plus vite on aurait pu être pu, en plus, limiter la casse chez l’avionneur pour un temps.

• Mettre en place une taxe (oui une taxe..mais vu que cela va finir comme ça autant qu’elle soit utile) qui ne financerait que le développement de l’avion “Zéro Carbone” au lieu d’aller financer un moyen de transport concurrent et pas forcément aussi vert qu’il veut bien le prétendre.

• Obliger SNCF et Air France à travailler ensemble pour une continuité de service au lieu d’organiser une bataille de chiffonniers en mettant de l’huile sur le feu. Avoir une logique de filière et pas de modalité de transport.

Des pirates de l’air dans le cockpit

Mais quant on a une tradition d’inefficacité économique érigée en dogme d’état, un ministre de l’économie qui se prend pour un ministre de l’environnement et un ministre des transports qui se prend pour le ministre de la SNCF on part avec de l’argent, une bonne idée et on l’exécute de manière totalement contreproductive.

Air France va beaucoup souffrir, comme le reste du secteur, c’est un fait. Il y a une opportunité pour que la compagnie ressorte de la séquence en meilleure posture que ses concurrentes qui étaient en meilleure forme avant si les bons choix sont faits. Mais là tout porte à croire qu’elle vienne de passer un pacte avec le diable et redécolle avec des pirates de l’air en costume assis dans le cockpit derrière le pilote.

Photo : A380 Air France de Alejandro Gonzalez M via Shutterstock

Bertrand Duperrinhttp://www.duperrin.com
Voyageur compulsif, présent dans la communauté #avgeek française depuis la fin des années 2000 et passionné de (longs) voyage depuis sa jeunesse, Bertrand Duperrin a confondé Travel Guys avec Olivier Delestre en mars 2015. On peut le retrouver aussi aussi sur http://www.duperrin.com où il parle depuis plus de 10 ans de la transformation digitale des organisations, son métier quand il est au sol.
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