Saudia, Riyadh Air, Jazeera Airways…que va faire l’Arabie Saoudite avec 3 compagnies aériennes ?

Avec l’arrivée de deux nouvelles compagnies en Arabie Saoudite, notamment Riyadh Air, on va vers un paysage aérien morcelé et spécialisé par type de clientèle dans le plus grand pays du Moyen-Orient.

Abondance de bien ne nuit pas ? Le futur le dira mais voyons déjà comment nous en sommes arrivés là.

Au début était Saudia….

Depuis 1945 c’est Saudia qui est la compagnie nationale du royaume d’Arabie Saoudite. Aujourd’hui si elle s’est modernisée et opère une flotte de 144 appareils elle n’a pas, et de loin, réussi à faire de l’ombre à ses deux voisines que sont Emirates et Qatar Airways.

Non pas que le service ne soit pas à la hauteur, nous avons déjà eu l’occasion de le tester, mais parce que non seulement la compagnie n’a pas la taille critique pour vraiment peser dans cette bataille du soft power qui vise à place un pays au centre du monde en en faisant un hub aérien majeur mais de plus elle applique de manière stricte les principes de l’Islam ( pas d’alcool, récitation de versets du Coran avant le décollage, films censurés…) ce qui rebute une clientèle internationale.

Ajoutons à cela que si la compagnie opère depuis les deux principaux aéroports du pays que sont Jeddah et Riyadh sa base principale est située dans le premier. Logique puisqu’il s’agit d’un lieu saint majeur et, rappelons le, que la compagnie est très liée (voire ligotée…) au rôle que jouent le pays et la ville dans la communauté Musulmane.

Puis vint Riyadh Air

C’était un secret de Polichinelle depuis longtemps : l’Arabie Saoudite comptait lancer une seconde compagnie nationale. Nom de code RIA. La chose a enfin été officialisée la semaine dernière.

La compagnie s’appellera Riyadh Air et sera basée, comme son nom l’indique, à Riyadh, la capitale du pays et elle ambitionne de desservir pas moins de 100 destinations dans le monde d’ici 2030. A sa tête un visage connu puisqu’il s’agit de Tony Douglas, l’ex CEO d’Etihad qui a partiellement réussi assainir la situation de la compagnie d’Abu Dhabi et jouit d’une excellente connaissance du monde des affaires dans la région.

Au moment de l’annonce la compagnie n’avait ni avions, ni pilotes, ni même d’aéroport capable de soutenir son ambition puisque le projet de Méga Aéroport à Ryiadh ne verra pas le jour avant 2030 pour sa première phase. Une date alignée avec l’ambition de la compagnie.

A l’heure où nous écrivons une première commande d’appareils a été passée (voir plus bas) et pour ce qui est des pilotes nous savons que les démarches de recrutement ont été activement entreprises depuis plusieurs mois auprès de personnels de compagnies concurrentes.

On devrait rapidement y voir plus clair sur tous ces sujets car, sans surprise, tout tend à confirmer que l’argent n’est pas un problème dans ce dossier.

Jazeera Airways se lance en Arabie Saoudite

C’est dans ce contexte que l’annonce de l’arrivée de Jazeera Airways en Arabie Saoudite est passée un peu inaperçue. Il s’agit d’une compagnie low cost Koweitienne ayant sa base à Kuwait City.

Il a été annoncé qu’elle était en négociation avec les autorités gouvernementales pour ouvrir une filiale basée à Damman, ville en pleine expansion qui est concernée au premier chef par le programme Vision 2030 qui vise à développer les destinations de loisir dans le Royaume afin de préparer l’économie de l’après pétrole.

A priori cette annonce n’a rien à voir avec les deux premières, déjà parce qu’il s’agit d’une compagnie étrangère et non d’une compagnie nationale.

Mais vu la localisation de la base, l’alignement avec Vision 2030, le fait que le gouvernement soit logiquement très impliqué et que l’ouverture de cette filiale se fasse avec des partenaires saoudiens laisse logiquement supposer que c’est un élément d’un plan global, élément qui va devoir s’articuler avec les autres.

Mort de Saudia ou constitution d’un duopole en Arabie Saoudite ?

Il y aura donc deux compagnies nationales en Arabie Saoudite, ce qui semble aller à l’encontre de toute logique. A tel point que beaucoup pensaient que la logique était que Saudia, qui peinait à casser une sorte de plafond de verre disparaisse à terme et que ses appareils soient transférés à Riyadh Air.

Peut être que cela arrivera un jour mais ça n’est pas la direction que les choses prennent à moyen terme. En effet il n’a pas fallu attendre 48h après l’annonce de la création de Riyadh Air pour que Boeing annonce une commande de 121 appareils passée par les deux compagnies Saoudiennes. Une nouvelle qui a de quoi réjouir l’avionneur américain après la commande de 200 appareils passée un peu plus tôt par Air India, même si cette dernière s’accompagnait d’une autre commande de 250 appareils à Airbus.

Pour être plus précis cette commande se décompose comme suit : 39 B787 pour chaque compagnie, assortis de 33 options pour Riyadh Air et 10 pour Saudia.

Des chiffres qui apportent une réponse et posent une question.

La réponse est que l’arrivée de Riyadh Air ne signifie pas la mort de Saudia.

La question est que ça n’est pas avec 39 ou 72 appareils que Ryadh Air va atteindre ses objectifs. A quoi faut il s’attendre dès lors ? Une nouvelle commande ? L’absorption, à terme, de Saudia par sa petite soeur ?

C’est à ce jour la seconde option qui semble tenir la corde et ce d’autant plus qu’aussi contre-intuitif que cela puisse sembler, l’Arabie Saoudite a besoin d’avoir deux compagnies distinctes (et elle a également besoin de la contribution d’une low cost comme Jazeera Airways pour dynamiser son marché mais ça n’est pas le sujet principal aujourd’hui).

L’Arabie Saoudite a besoin de deux compagnies majeures

Si l’ambition de Saudia a toujours été un jour de se hisser au niveau des « ME3 », les « Middle East 3 » à savoir Emirates, Etihad et Qatar Airways, il était clair qu’elle n’en prenait pas la direction et se heurtait à ce qui ressemblait à un plafond de verre

Les raisons ? Un aéroport sous-dimensionné à Riyadh ? Cela n’explique pas tout, d’autant plus que la compagnie s’appuie également et surtout sur Jeddah et qu’elle pourrait faire beaucoup mieux avec ces deux hubs. Turkish Airlines a bien fait des miracles pendant des années avec un aéroport d’Istanbul Ataturk totalement dépassé.

Un manque de soft power pour l’Arabie Saoudite qui la rend moins attractive pour les passagers ? Certainement mais cela explique surtout le point suivant.

Le positionnement « Islam Compatible » de Saudia ? Certainement. Nous avons de tout temps pensé que Saudia ne parviendrait pas à passer un cap tant qu’elle ne s’occidentaliserait pas et, notamment, ne servirait pas d’alcool. Et les exemples d’Emirates, Etihad, Qatar Airways mais aussi Oman Air et, pas si loin, de Turkish Airlines, montrent qu’une compagnie peut trouver le juste milieu en satisfaisant les besoins d’une clientèle occidentale tout en étant basé dans un pays où le respect des principes religieux reste fondamental.

Mais Saudia peut elle se renier ainsi ? Nous ne le pensons pas. D’abord parce malgré sa volonté de transformation l’Arabie Saoudite reste un pays où les principes religieux sont beaucoup plus stricts que chez les voisins que nous avons cité ensuite parce que la compagnie opère principalement depuis Jeddah, ville hautement symbolique avec la présence de la Mecque.

Transformer Saudia qui a été depuis sa création l’image de la politique du pays sera non seulement difficile mais pourrait même être un problème vis à vis de la clientèle originelle de la compagnie et la compagnie ne peut pas se permettre de perdre sur cette dimension symbolique ce qu’elle gagnerait à plaire aux occidentaux.

A côté de cela Riyadh Air est la compagnie parfaite pour adresser ce dilemme. Elle n’a pas de passé, d’historique et peut ainsi être bâtie pour satisfaire une clientèle internationale pour qui Riyad ne sera qu’un hub de correspondance sans que cela ne gène ni ne choque personne.

A côté de cela Saudia pourra continuer à satisfaire une clientèle plus traditionaliste pour qui Jeddah et l’Arabie Saoudite en général ne sera pas qu’un hub mais aussi, et surtout, une destination.

Et même si cela est plus anecdotique, Jazeera Air s’occupera du tourisme de loisir régional low cost.

Quelle alliance pour Riyad Air ?

Dernière question et pas des moindres, Riyad Air va-t-elle rejoindre une alliance et si oui laquelle ? Aucune information n’a fuité sur le sujet et on même douter que quoi que ce soit ait déjà été décidé de manière prématurée.

Il y a deux manières de voir les choses : du côté de la compagnie et du côté de l’alliance.

Mettons nous déjà du côté de l’alliance. Qui a intérêt à recruter Riyad Air ? Tout le monde, me direz vous. Mais certains peuvent avoir un intérêt plus spécifique.

Dans la région Saudia est membre de Skyteam, Qatar Airways et Oman Air de OneWorld et Emirates fait cavalier seul.

Seule Star Alliance a un déficit de présence même si pour Skyteam l’impact de Saudia est suffisamment faible pour avoir envie d’ajouter à ses membres une compagnie qui a vocation a avoir une empreinte supérieure. Et même si on peut considérer que Turkish Airlines joue un rôle important pas si loin du Golfe ça n’est pas comme avoir dans la région un membre qui se voit à terme comme un concurrent d’Emirates.

Mais quel est l’intérêt de la compagnie ? Rejoindre Star Alliance et en être le hub dans le Golfe peut être séduisant mais il ne faut pas oublier que Riyadh Air sera un des deux piliers, avec Saudi, d’une stratégie d’Etat par marché. Si pour l’Etat les deux compagnies sont deux faces d’un même projet avec une fort complémentarité il serait logique de regarder du côté de Skyteam. A moins, au contraire, de se dire qu’avec une compagnie dans chaque alliance c’est tout bénéfice pour l’Arabie Saoudite qui deviendrait la plaque tournante régionale de deux des trois alliances majeures.

Mais Riyad Air peut également décider de faire cavalier seul. Toutefois c’est une hypothèse à laquelle nous ne croyons guère : la compagnie va avoir besoin de démarrer très fort, l’Arabie Saoudite gagner une réputation qu’elle n’a pas encore et dans cette perpective rejoindre une alliance serait un accélérateur bienvenu.

Donc même si tout converge pour penser que Skyteam est un choix logique on ne serait pas surpris de voir l’Arabie Saoudite jouer sur les deux tableaux.

Conclusion

L’Arabie Saoudite se dote d’une seconde compagnie nationale, après Saudia, qui sera Riyad Air et opérera depuis la capitale saoudienne. Tout laisse à penser que les deux compagnies opéreront en parallèle avec une logique de segmentation par marché : Riyad Air les passagers en correspondance dans son hub avec un service « occidentalisé », Saudia pour une clientèle plus traditionaliste se rendant dans le Royaume.

Image : avion Saudia à Riyadh par Fedor Selivanov via Shutterstock.

Bertrand Duperrin
Bertrand Duperrinhttp://www.duperrin.com
Voyageur compulsif, présent dans la communauté #avgeek française depuis la fin des années 2000 et passionné de (longs) voyage depuis sa jeunesse, Bertrand Duperrin a cofondé Travel Guys avec Olivier Delestre en mars 2015. On peut le retrouver aussi aussi sur http://www.duperrin.com où il parle depuis plus de 10 ans de la transformation digitale des organisations, son métier quand il est au sol.
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