Lufthansa obtient enfin sa bouée de sauvetage

Il lui aura fallu plus longtemps qu’Air France mais Lufthansa vient enfin de terminer de négocier son package de sauvetage avec l’Etat Allemand. Ca n’est pas que personne ne voulait sauver la compagnie mais comme on vous l’expliquait précédemment les dirigeants de Lufthansa voulaient préserver leur capacité à gérer la compagnie dans l’intérêt de son développement et faisaient même miroiter une faillite si l’Etat voulait faire preuve de trop d’ingérence.

9 milliards d’euros pour Lufthansa

Lufthansa Group, qui comprend bien sur Lufthansa mais également Swiss, Brussels Airlines et Austrian, va donc recevoir 9 milliards d’euros. C’est moins qu’Air France-KLM (7 milliards avant aide du gouvernement néerlandais qui tarde à venir) mais au regard de la taille du groupe on peut dire que c’est proportionnellement beaucoup moins.

Un prêt de 5,7 milliards pour Lufthansa

L’argent se apporté par le « Germany’s Economic Stabilization Fund » (WSF) ainsi que des banques privées. et contrairement à ce qui s’est passé pour Air France-KLM (en tout cas pour le moment) il s’accompagne également d’une prise de participation dans la compagnie.

Le WSF va faire un apport « passif » de 5,7 milliards d’euros dans « Deutsche Lufthansa AG (Lufthansa Group). Cet apport est illimitée dans le temps mais Lufthansa peut le rembourser à chaque fin de trimestre en remboursant tout ou partie. Il s’accompagne de taux d’intérêts de 4% jusque fin 2021, des taux qui augmenteront jusqu’à 9,5% en 2027.

Cela ressemble peu ou prou au prêt d’actionnaire consenti par l’Etat Français à Air France-KLM mais pour cela encore faudrait il que le WSF soit actionnaire le Lufthansa, compagnie totalement privatisée depuis 1997. D’ailleurs si le principe du sauvetage de la compagnie ne faisait pas débat en Allemagne c’est celui de l’ingérence dans les affaires d’une entreprise privée qui dérangeait davantage une partie de la classe politique, comme quoi les doutes sur l’efficacité de l’Etat actionnaire ne sont pas qu’un sujet français.

L’Etat prend 20% du capital de Lufthansa

Pour ce faire l’Etat, par l’intermédiaire du WSF va donc rentrer au capital de Lufthansa à hauteur de 20% (300 millions d’euros) ce qui en fait une très grosse participation, aucun actionnaire actuel ne détenant plus de 10%. Si jamais Lufthansa venait à être rachetée, le WSF se réserve le droit de monter à 25% + 1 action ce qui lui donnerait une minorité de blocage permettant d’influer sur la politique future de la compagnie. Ce qui signifie également que contrairement aux exigences de départ, l’Etat ne dispose pas de cette minorité aujourd’hui.

Si jamais le prêt n’était pas remboursé, il pourrait, comme dans le cas d’Air France-KLM (même si ça n’est pas prévu explicitement pour le groupe franco-néerlandais), être converti en capital à hauteur de 5% en 2024 et autant en 2026.

Par contre le WSF s’engage à quitter le capital de la compagnie en 2023 en vendant ses actions au prix du marché (et à un prix minimum de 2,26 euros qui correspond au prix auquel les actions ont été acquises + un taux d’intérêt annuel de 12% sur le capital investi) à condition que le prêt ait été remboursé

3 milliards d’euros de la part de banques privées

Tout ce dispositif est complété par des prêts de diverses banques privées à hauteur de 3 milliards avec une échéance de 3 ans.

Qu’est ce qu’une participation « passive » ?

C’est le terme de participation passive (silent stake) qui nous a le plus intéressé. En fait, avec son entrée au capital de Lufthansa, le WSF va hériter de deux sièges au conseil d’administration. Mais il s’engage à ne pas exercer son droit de vote à moins que la compagnie ne soit rachetée.

Une victoire pour les dirigeants de Lufthansa ?

Finalement les dirigeants de Lufthansa semblent avoir eu ce qu’ils voulaient : l’argent et pas d’interventionnisme de l’Etat. Rappelons les propos du PDG Cartsen Spohr : “Lufthansa a connu les trois meilleures années de son histoire d’entreprise. Si elle veut réussir à l’avenir, elle doit continuer de pouvoir façonner son sort de manière entrepreneuriale

Oui il n’a pas pu échapper à la présence d’administrateurs de l’Etat mais ceux-ci ne pèseront pas sur les votes et, visiblement, aucun autre engagement n’a été pris (ni demandé par l’Etat) par ailleurs à ce qu’on sait.

On peut juste s’interroger sur le niveau élevé des taux d’intérêt qui accompagnent le prêt, surtout si Lufthansa ne rembourse pas vite. Ce qui laisse à penser que le plan pour la compagnie, même si une conversion du prêt en capital est bien entendu prévue en cas de non remboursement, est de sortir l’Etat le plus rapidement possible.

En effet l’accord prévoit explicitement une sortie automatique de l’Etat en 2023 à certaines conditions, dont le remboursement du prêt ce qui laisse augurer d’une stratégie « full cash » pour le groupe allemand afin de rembourser le prêt au plus vite et, si nécessaire, racheter ses propres actions si personne ne se présentait pour les racheter à l’Etat.

Quelles différences avec Air France-KLM ?

A priori les deux dispositifs peuvent se ressembler mais comportent des différences :

L’état rentre au capital de Lufthansa mais ça n’est pas une surprise, c’était une condition « technique » nécessaire au prêt et à la prise d’un minimum de garanties. Déjà actionnaire d’Air France-KLM, l’état français n’a pas eu ce besoin.

• Des taux d’intérêt assez élevés bien qu’on ne sache pas ce qu’il en est côté Air France KLM.

• L’absence d’engagement (à ce jour) vis à vis du gouvernement et la garantie que les administrateurs nommés par l’Etat ne se mêleront pas de la stratégie de la compagnie.

• Une stratégie de sortie de l’Etat planifiée dès le début (si la compagnie rembourse bien sûr) alors que dans le cas d’Air France-KLM au vu des conditions du deal on est dans une logique de montée au capital larvée de l’Etat.

• A côté de l’Etat allemand la Suisse a déjà contribué au sauvetage, l’Autriche avance alors qu’on attend toujours que les intentions de l’Etat néerlandais se concrétisent pour Air France-KLM

On ne sait pas si la menace de mettre la compagnie en faillite a pesé mais il semble que Carsten Spohr et l’équipe dirigeante aient réussi à tordre le bras du gouvernement dans le bon sens.

Bien sur on analysera cela plus en détail au fil des informations disponibles, la nouvelle n’ayant été rendue publique qu’hier soir.

Attention toutefois : l’opération est soumise à l’approbation des autorités européennes par rapport aux règlements sur la concurrence.

[Edit] Après que les négociations aient achoppé sur une histoire de slots que l’UE voulait que Lufthansa abandonne, un deal a enfin été trouvé et accepté.

Photo : A380 Lufthansa de Vytautas Kielaitis via Shutterstock

Bertrand Duperrin
Bertrand Duperrinhttp://www.duperrin.com
Voyageur compulsif, présent dans la communauté #avgeek française depuis la fin des années 2000 et passionné de (longs) voyage depuis sa jeunesse, Bertrand Duperrin a cofondé Travel Guys avec Olivier Delestre en mars 2015. On peut le retrouver aussi aussi sur http://www.duperrin.com où il parle depuis plus de 10 ans de la transformation digitale des organisations, son métier quand il est au sol.
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