Sauf coup de Trafalgar de dernière minute, Air France-KLM devrait entériner la nomination de Benjamin Smith, actuel numéro 2 d’Air Canada,  comme directeur général cet après-midi. Je dis sauf coup de Trafalgar, car dans le psychodrame de la recherche d’un nouveau président après la démission de Jean-Marc Janaillac et le contexte houleux interne à l’entreprise depuis des années, le pire n’est jamais à exclure.

Pas encore nommé, le jeune quadra provoque déjà quelques remous. Est il la bonne personne pour sauver Air France-KLM (car c’est bien ça l’enjeu) ? Déjà demandons-nous pourquoi il a été si compliqué de trouver un successeur à Jean-Marc Janaillac.

Air France c’est la France….

Une des raisons pour lesquelles ça ne se bousculait pas au portillon est la situation ambigüe dans laquelle se trouve Air France en raison d’un actionnaire aussi inutile qu’encombrant : l’Etat. Entreprise privée, cotée, opérant sur un marché mondialisé, Air France doit continuer à entretenir l’illusion d’un modèle social à la française. Suicidaire sur un marché hautement concurrentiel mais, de fait, le patron de la compagnie franco-néerlandais n’est pas libre de ses mouvements au moment de prendre des décisions radicales. Comme par exemple déménager le siège de Paris à Amsterdam, ce qui ferait gagner au bas mot 800 millions d’euros par ans à la compagnie mais n’est juste pas envisageable.

« When you pay peanuts you get monkeys »

Si la question du salaire des navigants fait la une des journaux depuis longtemps pour pleins de bonnes et de mauvaises raisons, on parle moins d’un autre problème : les salaires des non navigants, dirigeants inclus.

Cela pourra en choquer quelques uns mais pour un DG d’entreprise comme Air France, les 1,1 millions d’euros versés à Jean-Marc Janaillac en 2017 (500 de fixe, 610 de variable) font que le job relève plus du sacerdoce ou du bénévolat que du choix de carrière. A titre d’exemple, puisqu’il faut regarder les choses en perspective du marché, Michael O’Leary (Ryanair) a touché 2M€, Willie Walsh, d’IAG (British Airways, Iberia…) 4,53M, Carolyn McCall (Easyjet) 8M, Carsten Spohr (Lufthansa) plus de 2,7M. Alors vous me direz qu’on parle de dirigeants de compagnies beaucoup plus performantes qu’Air France et que l’écart est ainsi justifié. Mais on n’attrape pas des mouches avec du vinaigre et recruter celui qui remettra Air France au niveau de ses concurrents a un prix. Les 3,3M€ proposés à Benjamin Smith ne sont ni honteux ni exorbitants dans se contexte, ils constituent juste un réalignement sur le marché. Peut être que si semblable décision avait été prise il y a longtemps, Air France aurait pu depuis plus de 10 ans se payer de vrais chefs d’entreprises au lieu de technocrates avec un vague vernis de secteur privé.

Mais cela cache une autre réalité : Air France paie globalement ses salariés non navigants beaucoup plus bas que les prix du marché et, le directeur général ne devant pas être l’arbre qui cache la forêt, il y a un vrai problème pour Air France d’attirer des jeunes talents voire de conserver ceux qu’elle a fait grandir. Changer le général ne sert à rien si on ne muscle pas l’armée.

Un terrain miné

Ajoutons à tout cela un contexte difficile : renouvellement de la flotte et renovation des cabines au point mort faute de cash (on en verra les conséquence à long terme), contexte social tendu chez Air France, mésentente cordiale entre Air France et KLM qui elle s’en sort bien et commence à en avoir assez de se trainer son boulet français….

Bref autant de raisons qui font que peu de candidats se sont bousculés pour une mission suicide mal payée où on risque de recevoir plus de coups que de lauriers.

Ceci dit, maintenant que l’oiseau rare semble avoir été trouvé, est-il un bon choix ?

Un homme de l’aérien ou de l’extérieur ?

Une des seules choses sur lesquelles tout le monde s’entendait était qu’il fallait un homme qui connaissait le secteur aérien. Là le parcours de Benjamin Smith plaide pour lui. On ne s’improvise pas stratège du transport aérien en une nuit en débarquant de nulle part. Mais on peut aussi penser que c’était un faux problème : bien entouré un profil entrepreneur ou capitaine d’industrie peut réussir partout…mais à condition d’avoir les bons conseillers. Richard Branson n’a-t-il pas construit Virgin Atlantic sans rien connaitre au secteur ?

Mais on reconnaitra au comité de nomination le fait de ne pas avoir voulu jouer à la loterie alors que le temps presse et que la compagnie n’a plus le droit à l’erreur.

Gestionnaire ou entrepreneur ?

Beaucoup de voix se sont élevées contre un possible recrutement trop technocratique dont l’entreprise a longtemps été friande. Et pour cause : la présence de l’Etat actionnaire favorise le recrutement de hauts fonctionnaires consensuels, politiquement corrects ou de serviteurs de l’Etat qu’on a besoin de recaser quelque part.

Pour une fois c’est un vrai manager qui arrive à la tête du groupe franco-néerlandais et c’est une bonne chose.

Prenons l’exemple d’Anne-Marie Couderc qui s’est dévouée pour prendre l’espace de quelques mois la présidente du groupe. On a entendu qu’elle était la bonne personne « et qu’elle connaissait bien la maison car était membre du conseil d’administration ». C’est tout le problème avec ce genre de profils : ce sont des administrateurs, pas des entrepreneurs ni des managers. Quiconque connait la différence entre un conseil d’administration et un comité exécutif comprendra ce que je veux dire. Ce sont des gestionnaires, des profils administratifs, qui valident et contrôlent l’exécution d’une stratégie, pas des chefs d’entreprises qui font une stratégie, mènent les hommes et font bouger les lignes. On leur demande d’être rassurants, pas entreprenants. On leur demande de calmer les ardeurs de dirigeants trop impétueux, pas de mettre eux-même la machine en mouvement. Ils sont très qualifiés pour administrer, pour diriger une affaire qui tourne toute seule dans un environnement stable et non concurrentiel, pas pour être disruptifs et mettre l’étincelle qui va faire bouger les choses.

Benjamin Smith est un homme du business avant tout et c’est donc une bonne chose.

Promotion interne ou chasse externe ?

L’ampleur de la technocratie chez Air France fait que, par définition, le choix d’un homme du business ne laissait que peu la place à une promotion interne. Si on prend l’age en compte, je ne crois pas qu’il y ait aujourd’hui chez Air France un tel profil capable de prendre le poste et âgé de moins de 50 ou 55 ans. Ite missa est.

Mais un recrutement « maison » aurait pu être le retour d’un des enfants prodigues de la compagnie : un Thierry Antinori ou un Pascal de Izaguirre par exemple. Si leur nom a été évoqué rien ne dit qu’ils étaient candidats, rien ne dit qu’ils auraient accepté le package proposé, rien ne dit qu’ils étaient prêts à se mettre à ce point en danger.

Par contre un des chantiers du futur directeur général, comme je le disais plus haut, sera d’éviter que les talents de la compagnie ne fuient comme l’a fait cette génération dorée. En proposant des circuits de promotion et des plans de carrière qui permettront à des quadras d’accéder vite aux plus hautes responsabilités ?

Quoiqu’il en soit il est également salutaire d’amener un regard neuf venu de l’extérieur dans une entreprise où l’ancienneté dans l’entreprise de nombreux hauts dirigeants et la prédominance de certaines filières de formation est un frein au renouvellement des idées.

Français ou étranger ?

Avec la nomination de Benjamin Smith c’est un mythe qui vole en éclat : celui d’un dirigeant français pour le flambeau du transport aérien français. Un sacrilège ?

D’abord Air France est un groupe franco-néerlandais et quand on voit la contribution de KLM à la marge du groupe on se dit que le poids politique des français est souvent inversement proportionnel à leur performance économique.

Ensuite des partenaires majeurs comme Delta et China Eastern sont également présents au capital d’Air France KLM. Ils ont misé beaucoup sur leur allié européen dans une stratégie d’alliance et de co-entreprise et sont donc concernées au premier chef par la direction que prendra Air France-KLM. Un dirigeant capable de remettre le business a flot et de s’inscrire dans une vision mondialisée a bien entendu davantage leurs faveurs.

Personne ne se plaint aujourd’hui de ce qu’un Libano-Brésilien a fait d’un Renault autrefois au bord du gouffre.

En 2018 il est surprenant que la nationalité du dirigeant soit un sujet de discussion dans un monde ou le marché des talents est mondial depuis longtemps. Sauf à vouloir protéger quelques intérêts corporatistes mais là on s’éloigne du business.

Benjamin Smith un excellent choix….pour l’instant

Aujourd’hui le choix de Benjamin Smith parait être un bon choix. Peut être pas le seul bon choix possible mais il en fait partie. Jeune, international, une expérience reconnue de négociation et de lancement d’offres, plus business que techno, connaissant les rouages du secteur…

Maintenant un homme seul ne fait pas tout et vu la situation du groupe c’est à l’aune de ses résultats qu’il sera jugé. Il devra s’entourer et prendre des décisions pas forcément évidentes et qui, à coup sur ne plairont pas à tous. Si dans le passé il a su négocier des accords, pas sur le consensus mou soit ce dont Air France-KLM a besoin. D’autres s’y sont cassé les dents avant lui et il devra montrer sa capacité à reformer l’entreprise structurellement, changer sa culture et dans une certaine mesure changer les Hommes.

Tout ça pour ça

Il n’en reste pas moins qu’un sentiment de gâchis prédomine. N’aurait-on pas pu faire ce type de choix à la fin de l’ère Gourgeon voire à la fin de l’ère Blanc ? Pourquoi avoir perdu les De Izaguirre et autres Antinori ?

Et de manière plus pragmatique pourquoi ne pas avoir tout simplement nommé le président de KLM à la tête du groupe ? Parce que politiquement ça ne passait pas ? Voilà résumé le problème en un mot : chez Air France-KLM la politique passe trop souvent avant le business quitte à décourager les salariés les plus engagés et les plus brillants.