Aujourd’hui, vous ne pouvez pas ne pas savoir que c’est jour de grève chez Air France. Quoiqu’on ne vous en voudrait pas trop d’avoir raté d’information, car entre les préavis qui se multiplient chez notre compagnie nationale et les grèves SNCF, il devient compliqué de s’y retrouver.

Pourquoi cette grève ? Car la compagnie va mieux (ou moins mal) qu’elle n’allait et que les pilotes (ou en tout cas une partie d’entre eux) désirent que la compagnie partage avec eux les fruits de cette croissance retrouvée, à hauteur d’une augmentation de salaire de 6%. Après tout, quand on a fait des efforts pour sauver la boutique, il est plus que légitime d’être récompensé quand les affaires deviennent à nouveau florissantes.

Aller mieux n’est pas aller bien

La première question à se poser est : « Air France va-t-elle vraiment si bien« . La réponse est simple : Air France va mieux mais Air France ne va pas bien, ou pas assez à notre goût.

Pour simplifier le propos : disons qu’avant Air France avançait à 100 à l’heure et la concurrence à 120. Air France avance aujourd’hui à 120 mais la concurrence…à 160. Alors si on se regarde le nombril il y a de quoi sabrer le champagne, mais si on se dit que la performance ne s’apprécie que par rapport au marché l’écart continue à se creuser avec les autres, ce qui se ressent d’ailleurs sur la capacité d’investissement et la capacité à améliorer le produit et renouveler la flotte.

Donc s’il ne fait aucun doute que l’opinion publique trouve légitime que tout effort – et il y en a eu beaucoup de fait – soit récompensé quant il commence à porter ses fruits, elle s’émeut davantage du niveau de la récompense quand le malade n’est pas encore guéri et qu’on évoque des montants et des arguments totalement inaudible pour elle. Comme souvent, ce qui compte est souvent davantage la manière dont on demande les choses et l’image donnée par la démarche.

Once upon a Time, in the Middle-East

Il était une fois dans un lounge d’hôtel à Dubaï. Salon vide, deux tables occupées dont la notre, forcément quand on entend parler français et prononcer certains mots, nos oreilles se dressent.

Après une petite mise en jambe amusante sur des points de détail et de management qui déjà laissent à penser que tout le monde ne vit pas dans le même monde et que ce qui peut sembler évident dans n’importe quelle entreprise ne l’est pas tant que cela, la cerise sur le gâteau :

« Pffff…. Ca devient impossible de mettre de l’argent de coté…

– A qui le dis-tu… Sans une petite prime de temps en temps on n’y arrive plus.

– Et puis avec les heures qu’on fait, on a plus le temps de rien ! L’été je tonds, l’hiver je peins et c’est tout »

Alors, rendons à César ce qui appartient à César : avec la réduction des effectifs (et nous avons vérifié) de plus en plus de pilotes Air France volent à la limite du maximum légal autorisé ce qui veut dire significativement plus qu’avant. C’est mécanique : quand il y a beaucoup moins de pilotes, on vole beaucoup plus. Mais de là à crier au scandale…

C’est juste un rattrapage par rapport aux compagnies les plus productives. Comme passer à la semaine de 33h quand le maximum légal est de 35 et qu’on était habitué à 27. Ca fait mal mais on n’est pas à plaindre non plus.

Une discussion autour d’un café le lendemain avec un pilote d’A380 Emirates nous a bien confirmé que pour eux la règle était de 2 aller-retours long-courrier par semaine et qu’il trouvait cela totalement normal à leur niveau de salaire.

A l’intersyndicale des jardiniers peintres

Au départ cela nous a amusé. Puis en en parlant autour de nous et même avec d’autres pilotes de la compagnie on s’est rendu compte à quel point le discours choquait et semblait méprisant. A la fin c’est vrai, tout le monde aimerait avoir une belle maison et n’avoir qu’à tondre et peindre à ses heures perdues. Tout le monde aurait certainement quelques leçons à donner sur comment mettre de l’argent de côté même quand on n’a pas un tel niveau de salaire. Et même dans la profession beaucoup pensent qu’un peu d’humilité par rapport au grand public et aux clients seraient bienvenue. Bref ça ne passe pas dans l’opinion publique et même dans une partie de la profession. La posture de la victime passe mal.

Bref après mure réflexion on a tenu à illustrer le fossé qui existe entre certains membres de cette éminente confrérie et le commun des mortels.

Ce billet est dédié, à l’inverse à tous ceux, très nombreux et dont on ne parle jamais, qui sont conscients de la chance qu’ils ont, de la fragilité de la compagnie et qui continuent à faire des efforts(1).

Avec nos amitiés à l’intersyndicale des jardiniers peintres.

Crédit photo : Fotolia

(1) Selon les chiffres de la compagnie, seuls 36% des pilotes font grève aujourd’hui.